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QUAND LE DROIT À LA VIE EFFACE LE DROIT À LA SANTÉ


Avortement, Constitution et Code pénal : une décision, une jeune fille arrêtée dans son lit d'hôpital, et une question que le droit des droits fondamentaux ne peut pas esquiver.

Le 24 avril 2026, la Cour d'appel du Kenya, siégeant à Malindi, rendait un arrêt qui remodèle profondément la jurisprudence reproductive du pays. En trois juges — Gatembu Kairu, Grace Ngenye Macharia et Kibaya Laibuta — la cour a cassé la décision rendue en 2022 par la High Court, laquelle avait érigé l'accès à l'avortement en droit fondamental garanti par la Constitution. La question soulevée par cet arrêt dépasse le seul cas d'espèce : peut-on, au nom du droit à la vie, priver une femme du droit à sa propre vie ?


L'affaire à l'origine de tout


2019 — Une adolescente de 16 ans, identifiée sous les initiales PAK, est arrêtée dans son lit d'hôpital à Kilifi, en même temps que le clinicien Salim Mohammed, après avoir reçu des soins post-avortement d'urgence.


2022 — La High Court de Malindi acquitte les deux accusés et va plus loin : elle déclare que l'accès à l'avortement est un droit constitutionnel fondamental, au titre des droits à la santé, à la dignité et à la protection contre les traitements inhumains, et juge que leur arrestation était inconstitutionnelle.


2026 — La Cour d'appel casse intégralement ce jugement, réinstalle les poursuites pénales, et ordonne le renvoi de l'affaire devant le tribunal de première instance pour être jugée au fond.


I. L'Architecture Constitutionnelle : Une Tension que la Cour Tranche Sans la Résoudre


La Constitution kényane de 2010 dispose, en son article 26, que le droit à la vie est protégé dès la conception, tout en autorisant l'avortement lorsqu'un professionnel de santé qualifié le juge nécessaire en urgence, ou lorsque la vie ou la santé de la mère est en danger. Le Code pénal, lui, héritier du droit colonial britannique, criminalise l'avortement et prévoit jusqu'à quatorze ans d'emprisonnement — sans avoir jamais été mis en conformité avec la Constitution de 2010.


La Cour d'appel a tranché en faveur d'une lecture restrictive : l'avortement n'est pas un droit, mais une exception. En conséquence, les professionnels de santé qui pratiquent ou assistent à une interruption de grossesse restent exposés à des poursuites pénales, même en cas de doute sur la nature de l'acte — urgence médicale ou procédure volontaire.

Ce faisant, la cour a stabilisé le conflit apparent entre deux normes — constitutionnelle et pénale — en donnant la prééminence à la première, mais dans son interprétation la plus étroite. Elle n'a pas résolu la contradiction : elle l'a gelée.


II. Le Retour au Droit Pénal Colonial : Une Habilitation à Poursuivre Sans Balises Claires


Ce qui frappe dans cet arrêt, c'est moins la question abstraite du droit à la vie que ses effets concrets sur le terrain médical. En réinstallant les poursuites contre PAK et Salim Mohammed — et en ordonnant que l'affaire soit jugée sur le fond — la Cour d'appel rouvre une procédure engagée il y a sept ans contre une mineure hospitalisée.


Le message envoyé aux professionnels de santé est celui-ci : prodiguer des soins post-avortement expose à un risque pénal réel, même lorsque la patiente se présente avec des complications. Le Centre pour les droits reproductifs a relevé que cela s'inscrit dans « un schéma plus large dans lequel les personnes cherchant ou fournissant des soins de santé reproductive font face à des sanctions pénales, malgré les garanties constitutionnelles de dignité, de santé et de protection contre les traitements cruels et dégradants. »


Du point de vue de la théorie des droits fondamentaux, cela crée une situation paradoxale : la Constitution garantit le droit à la santé — y compris reproductive — mais le Code pénal, non amendé depuis l'ère coloniale, continue de criminaliser les actes médicaux qui en découlent. La cour valide cette coexistence sans en combler le vide normatif.


III. La Santé Publique : Ce que les Chiffres Disent que le Droit Ignore


Aucune analyse juridique de cet arrêt ne serait honnête si elle omettait les données épidémiologiques. Selon le Centre pour les droits reproductifs, sept femmes meurent chaque jour au Kenya des suites d'avortements non sécurisés. Selon un rapport conjoint du Ministère de la Santé, de l'African Population and Health Research Center et du Guttmacher Institute publié en 2025, près de 792 000 interruptions de grossesse induites ont été recensées entre avril 2023 et mai 2024. Plus de 304 000 femmes ont été hospitalisées pour des complications post-avortement.


Ces chiffres ne sont pas une variable périphérique du débat juridique. Ils en sont le contexte structurel. Une décision qui restreint l'accès légal à l'avortement dans un pays où les avortements clandestins représentent une crise de santé publique documentée ne peut pas se prétendre neutre.


« Ces chiffres ne sont pas de simples statistiques : ils reflètent des réalités vécues par des femmes à qui l'on a refusé des soins, une information et de la dignité. » — Centre pour les droits reproductifs, communiqué du 24 avril 2026


La question que la cour n'a pas posée — et que le droit constitutionnel comparé ne peut pas ignorer — est celle des effets dissuasifs de sa décision sur les prestataires de soins. Lorsque l'exercice d'un acte médical peut conduire à quatorze ans d'emprisonnement, le silence de la loi devient une politique de santé publique par défaut.


IV. La Question que le Droit ne Peut Pas Éviter


Derrière cet arrêt se profile une tension que les commentateurs politiques formulent en termes de valeurs — vie contre choix — mais que le droit constitutionnel formule plus précisément : à qui appartient le droit de décider ce qui constitue une urgence médicale ?


La Constitution kényane confie cette appréciation à un professionnel de santé qualifié. Mais en l'absence de tout cadre légal clair — le Code pénal n'ayant pas été révisé depuis l'indépendance — cette appréciation reste perpétuellement exposée à la contestation pénale. La Cour d'appel n'a pas comblé ce vide : elle a ordonné au Parlement de légiférer, sans en faire une obligation contraignante.


À l'heure où le Kenya connaît l'une des prévalences d'avortements non sécurisés les plus élevées du continent africain, et où les femmes et les soignants font face à des arrestations dans les établissements de santé eux-mêmes — la salle d'urgence devenue lieu de garde à vue — le timing de cet arrêt n'est pas anodin. Il est le révélateur d'une logique juridique qui protège la vie en gestation sans garantir la vie en danger.


Le Centre pour les droits reproductifs a annoncé son intention de saisir la Cour suprême du Kenya. Ce recours est plus qu'une étape procédurale : c'est l'invitation adressée à la plus haute juridiction du pays de répondre à une question que ni la common law coloniale, ni le constituant de 2010, n'ont véritablement résolue.


Le 24 avril 2026, une cour a rendu un arrêt. Son dispositif est bref. Ses conséquences sont longues. Ce que le Kenya vient d'écrire dans sa jurisprudence constitutionnelle n'est pas seulement une règle sur l'avortement — c'est une vision du corps des femmes : réglementé par l'État, exposé au pénal, et abandonné à un vide législatif que ni les juges, ni le législateur, n'ont eu le courage de combler. La véritable question — celle que ni le droit formel ni les textes sacrés ne posent, mais que les femmes kényanes, elles, vivent quotidiennement — est celle-ci : un droit constitutionnel à la santé peut-il exister lorsque chaque acte qui en découle reste passible de prison ?

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