Afrique du Sud : La Cour constitutionnelle consacre l'égalité des congés parentaux
- Prince Mazimpaka
- 5 oct. 2025
- 10 min de lecture

Un arrêt historique qui redéfinit les droits familiaux et la parentalité à l'ère moderne
L'arrêt rendu en octobre 2025 par la Cour constitutionnelle d'Afrique du Sud marque une rupture décisive dans la conception traditionnelle des rôles parentaux. En déclarant inconstitutionnelles les dispositions légales qui accordaient des congés différenciés aux mères et aux pères, cette décision unanime dessine les contours d'un droit de la famille modernisé, adapté aux réalités familiales contemporaines et aux impératifs d'égalité entre les sexes.
Cette jurisprudence, qui s'attaque aux fondements même de la répartition genrée des responsabilités parentales, constitue l'une des décisions les plus progressistes jamais rendues en Afrique en matière de droits familiaux. L'affaire, portée par un couple marié en collaboration avec la Commission pour l'égalité des genres, révèle les tensions persistantes entre des normes juridiques datées et l'évolution des modèles familiaux sud-africains.
Contexte factuel et genèse du litige
L'affaire soumise à la Cour constitutionnelle trouve son origine dans une contestation fondamentale de l'architecture législative régissant les congés parentaux en Afrique du Sud. Jusqu'à cette décision, la législation en vigueur perpétuait une asymétrie frappante : quatre mois de congé pour les mères biologiques, contre seulement dix jours pour les pères.
Cette disparité, inscrite dans la Loi sur les conditions de base d'emploi (BCE Act) et la Loi sur le Fonds d'assurance chômage (UIF Act), reflétait une conception traditionnelle de la parentalité qui assignait aux femmes le rôle primordial de soignante, tout en marginalisant les pères dans les premières semaines cruciales de la vie de l'enfant.
Le litige est né de la volonté d'un couple marié, dont l'identité n'a pas été divulguée par respect de leur vie privée, de remettre en cause ce qu'ils percevaient comme une discrimination systémique. Soutenus par la Commission pour l'égalité des genres et d'autres organisations de défense des droits civils, les requérants ont argué que cette législation violait plusieurs dispositions fondamentales de la Constitution sud-africaine.
Les requérants soutenaient que la loi discriminait non seulement contre les pères biologiques, mais également contre les parents adoptifs et les parents d'enfants nés par gestation pour autrui. Cette discrimination multiple créait une hiérarchie implicite entre différentes formes de parentalité, privilégiant le lien biologique maternel au détriment de toutes les autres configurations familiales.
Plus fondamentalement, les pétitionnaires contestaient la perpétuation de stéréotypes de genre profondément ancrés. En réservant l'essentiel du congé parental aux mères, la législation renforçait l'idée que les femmes sont naturellement les principales responsables des soins aux enfants, compromettant ainsi leurs perspectives professionnelles et perpétuant les inégalités de genre sur le marché du travail.
L'itinéraire judiciaire : de la Haute Cour de Gauteng à la Cour constitutionnelle
En 2023, la Haute Cour de Gauteng avait rendu une première décision favorable aux requérants, déclarant que certaines sections de la BCE Act et de l'UIF Act violaient les droits de diverses structures familiales. Cette juridiction avait jugé que la loi traitait injustement différents types de parents en ce qui concerne la durée du congé parental et les prestations d'assurance chômage reçues.
Le tribunal de première instance avait particulièrement insisté sur le caractère discriminatoire de la législation à l'égard des familles non traditionnelles. Dans une société sud-africaine de plus en plus diversifiée, où les modèles familiaux se multiplient, le maintien d'un cadre légal exclusivement centré sur la maternité biologique apparaissait anachronique.
Cette décision de la Haute Cour, bien qu'importante, nécessitait une confirmation par la Cour constitutionnelle pour acquérir force de loi définitive. C'est cette confirmation qui a été apportée par l'arrêt du vendredi dernier, qui ne se contente pas de valider les conclusions de première instance, mais développe une doctrine juridique approfondie sur les droits parentaux.
L'arrêt de la Cour constitutionnelle : consécration de l'égalité parentale
L'arrêt de la Cour constitutionnelle, rédigé par la juge Zukisa Tshiqi, développe une argumentation structurée en plusieurs temps qui consacre le principe d'égalité parentale comme un droit constitutionnel fondamental.
Premier temps : la déclaration d'inconstitutionnalité
La Cour commence par déclarer inconstitutionnelles les dispositions législatives qui établissent une différenciation entre les parents sur la base du lien biologique maternel. Cette déclaration s'appuie sur plusieurs articles de la Constitution sud-africaine, notamment ceux qui garantissent l'égalité devant la loi et interdisent la discrimination fondée sur le genre.
L'arrêt souligne que la protection exclusive accordée aux mères biologiques a pour « conséquence malheureuse de perpétuer l'hypothèse selon laquelle les femmes sont, et devraient être, les principales dispensatrices de soins aux enfants ». Cette formulation, particulièrement incisive, met en lumière le cercle vicieux créé par une législation prétendument protectrice mais en réalité discriminatoire.
La décision précise que cette asymétrie légale ne se contente pas de désavantager les pères, mais porte également préjudice aux mères elles-mêmes. En les enfermant dans le rôle de soignante principale, la loi compromet leur égalité professionnelle et renforce les barrières à leur progression de carrière. La Cour adopte ainsi une approche intersectionnelle qui reconnaît les effets multidimensionnels de la discrimination.
Deuxième temps : la marginalisation paternelle comme violation constitutionnelle
La juge Tshiqi développe ensuite une analyse approfondie de la marginalisation des pères dans le système actuel. Elle observe que « le père est marginalisé et privé de l'opportunité de s'impliquer comme parent dans l'éducation du bébé pendant les premiers stades de la vie ».
Cette marginalisation, souligne l'arrêt, ne constitue pas seulement une atteinte aux droits individuels des pères, mais compromet également le développement optimal de l'enfant. La recherche en psychologie du développement, citée abondamment dans la décision, démontre l'importance cruciale de l'attachement précoce aux deux parents pour le bien-être psychologique à long terme de l'enfant.
La Cour rejette explicitement l'argument selon lequel la différence de traitement serait justifiée par les contraintes biologiques de la maternité, notamment la récupération physique post-partum et l'allaitement. Tout en reconnaissant ces réalités physiologiques, elle estime qu'elles ne sauraient justifier une différenciation aussi radicale de la durée totale du congé parental.
Troisième temps : le principe de flexibilité et de partage équitable
L'innovation majeure de cet arrêt réside dans l'introduction d'un principe de flexibilité dans la répartition du congé parental. La Cour statue que les deux parents doivent avoir le droit de partager la période totale de congé disponible (quatre mois et dix jours sous le régime actuel) selon leurs propres choix et besoins familiaux.
Cette approche flexible reconnaît la diversité des situations familiales et refuse d'imposer un modèle unique de parentalité. Certaines familles pourront privilégier un partage égalitaire, d'autres opteront pour des arrangements différents en fonction de leurs circonstances économiques, professionnelles ou personnelles.
L'arrêt précise que dans les situations où un seul parent est employé, ce parent pourra bénéficier de la totalité de l'allocation de congé. Cette disposition garantit que les familles monoparentales ou les couples où un seul partenaire travaille ne seront pas pénalisés par la nouvelle réglementation.
Quatrième temps : l'intérêt supérieur de l'enfant comme principe directeur
La juge Tshiqi insiste sur le fait que cette décision transcende les seules questions d'égalité entre adultes pour se concentrer fondamentalement sur le bien-être de l'enfant. Elle affirme que « le traitement inégal ne marginalise pas seulement les parents, mais prive également les enfants de l'opportunité d'être avec leurs soignants pendant une période cruciale d'adaptation à leur nouvel environnement ».
Cette référence à l'intérêt supérieur de l'enfant, principe cardinal du droit de la famille sud-africain, ancre la décision dans une perspective qui dépasse les revendications égalitaires pour embrasser une vision holistique du développement infantile. La Cour s'appuie sur des études neuroscientifiques démontrant l'importance des premières semaines de vie pour la formation des liens d'attachement.
L'arrêt souligne également que la présence accrue des pères dans les soins précoces contribue à déconstruire les stéréotypes de genre dès la petite enfance, créant ainsi les conditions d'une société plus égalitaire à long terme. Cette perspective intergénérationnelle confère à la décision une portée qui excède largement le cadre strictement juridique.
Impact sur les politiques d'emploi et les pratiques patronales
Cette jurisprudence intervient dans un contexte économique complexe où les employeurs sud-africains devront adapter significativement leurs politiques de congés. Les experts en droit du travail anticipent des défis d'implémentation considérables, particulièrement pour les petites et moyennes entreprises qui devront réviser leurs budgets de ressources humaines.
Patrick Deale, avocat spécialisé en droit du travail, a qualifié le jugement de « résultat positif et attendu » pour les droits parentaux dans le pays. Toutefois, il a également mis en garde contre les complications pratiques que rencontreront les employeurs dans la gestion des congés flexibles, nécessitant des systèmes de planification plus sophistiqués.
La question du financement constitue un enjeu majeur. Actuellement, les congés maternité sont partiellement financés par le Fonds d'assurance chômage, mais l'extension de ces droits à tous les parents nécessitera un recalibrage des contributions et des prestations. Le ministre du Travail devra proposer des amendements législatifs substantiels pour garantir la soutenabilité financière du système.
Les organisations patronales, réunies au sein de Business Unity South Africa, ont exprimé des préoccupations quant à l'impact économique de cette décision, particulièrement dans les secteurs à forte intensité de main-d'œuvre. Néanmoins, elles reconnaissent la nécessité d'évoluer vers des pratiques plus équitables et ont promis leur collaboration dans la phase de transition.
Réactions des acteurs de la société civile
Les organisations de défense des droits civils ont unanimement salué cette décision historique. Sthembiso Phakathi, fondateur du Single Dads Network, a déclaré qu'il s'agissait d'une « étape révolutionnaire pour l'égalité, le bien-être familial et l'avenir de la paternité en Afrique du Sud ».
Cette réaction reflète l'importance symbolique de la décision pour des milliers de pères qui se sont sentis marginalisés par une législation qui ne reconnaissait pas leur rôle parental. Pour les familles monoparentales dirigées par des hommes, particulièrement nombreuses dans certaines communautés sud-africaines, cette reconnaissance légale constitue une validation fondamentale de leur expérience.
Tsietsi Shuping, représentant de la Commission pour l'égalité des genres, a souligné que « l'essence de cette affaire réside dans la nécessité de fournir des prestations de congé parental égales, reconnaissant que nourrir un enfant est une responsabilité partagée ». Il a ajouté que la loi précédente « ne reflétait pas l'évolution des normes sociétales concernant la parentalité ».
Les organisations féministes ont également applaudi la décision, y voyant non pas un affaiblissement de la protection maternelle, mais une redistribution plus équitable de la charge parentale qui bénéficiera ultimement aux femmes sur le marché du travail. En normalisant la prise de congé prolongé par les pères, cette législation pourrait réduire la pénalité professionnelle subie par les mères.
Harmonisation avec les tendances internationales
L'arrêt de la Cour constitutionnelle s'inscrit dans un mouvement global vers une plus grande égalité parentale. Plusieurs pays nordiques, pionniers en la matière, ont démontré que des politiques de congé parental partagé contribuent à réduire les inégalités de genre tant dans la sphère domestique que professionnelle.
La Suède, qui a introduit le congé parental partagé dès 1974 et l'a progressivement renforcé, affiche aujourd'hui l'un des taux de participation masculine aux soins infantiles les plus élevés au monde. Cette expérience démontre qu'une législation volontariste peut effectivement transformer les comportements sociaux sur le long terme.
L'Islande, qui impose depuis 2021 un partage égalitaire obligatoire du congé parental, illustre une approche encore plus contraignante que celle adoptée par la Cour sud-africaine. Les études islandaises montrent une augmentation significative de l'implication paternelle et une réduction de l'écart salarial entre hommes et femmes.
Au niveau africain, la décision sud-africaine établit un précédent majeur qui pourrait inspirer d'autres juridictions continentales. Peu de pays africains disposent actuellement de congés paternité substantiels, la plupart se limitant à quelques jours symboliques. Cette jurisprudence pourrait catalyser une vague de réformes législatives à travers le continent.
Délai d'implémentation et période transitoire
La Cour a suspendu sa déclaration d'invalidité pour une période de trois ans, donnant ainsi au Parlement le temps d'amender la législation actuelle pour la conformer au jugement. Cette approche pragmatique, courante dans la jurisprudence constitutionnelle sud-africaine, permet d'éviter un vide juridique tout en imposant une obligation claire de réforme.
Durant cette période transitoire, les parents pourront décider de la manière dont ils souhaitent partager les quatre mois et dix jours de congé actuellement disponibles. Cette application immédiate, même avant la réforme législative formelle, témoigne de la volonté de la Cour de concrétiser rapidement les droits reconnus.
Le ministère du Travail a annoncé la création d'un groupe de travail multipartite chargé d'élaborer les amendements législatifs nécessaires. Ce groupe réunira des représentants gouvernementaux, des organisations patronales, des syndicats, et des experts en droit de la famille et du travail.
Les questions à résoudre sont nombreuses : modalités précises de partage du congé, coordination avec le Fonds d'assurance chômage, protection contre les discriminations dans l'exercice du droit au congé, articulation avec d'autres formes de congés (maladie, congés annuels), et mécanismes de contrôle et de recours.
Défis d'application et zones d'incertitude
Malgré sa portée révolutionnaire, l'arrêt laisse subsister plusieurs interrogations pratiques qui nécessiteront des clarifications ultérieures. La question de la coordination entre employeurs lorsque les deux parents travaillent pour des entreprises différentes constitue un défi logistique significatif.
De même, la situation des travailleurs indépendants et des personnes employées dans le secteur informel, qui représente une part substantielle de l'économie sud-africaine, reste partiellement non résolue. Ces catégories de travailleurs ne bénéficient souvent pas des protections sociales standard et leur intégration dans le nouveau système nécessitera des mesures spécifiques.
La question de la preuve du lien parental dans les situations complexes (familles recomposées, coparentalité sans cohabitation, arrangements parentaux multiples) pourrait également soulever des difficultés contentieuses. Le législateur devra définir précisément qui peut prétendre au statut de parent aux fins du congé parental.
L'articulation avec le droit international privé pose également des questions pour les familles transfrontalières. Lorsqu'un parent travaille en Afrique du Sud et l'autre à l'étranger, ou lorsque l'enfant naît à l'extérieur du pays, l'application des nouvelles règles nécessitera des clarifications.
Implications pour les mouvements de défense des droits des pères
Cette décision constitue une victoire majeure pour les organisations militant pour la reconnaissance des droits paternels, longtemps marginalisées dans les débats sur l'égalité de genre. Le Single Dads Network et d'autres associations similaires voient dans cet arrêt la validation de leur combat pour une parentalité inclusive.
Toutefois, ces organisations soulignent que la bataille pour l'égalité parentale ne s'arrête pas à la question des congés. De nombreux autres aspects du droit de la famille sud-africain, notamment les présomptions en matière de garde d'enfants en cas de divorce, continuent de privilégier implicitement les mères.
La décision pourrait également influencer les débats sur la pension alimentaire et la garde partagée. Si les pères sont reconnus comme des soignants égaux dès la naissance, l'argument selon lequel ils seraient moins capables d'assumer la garde principale en cas de séparation devient plus difficile à soutenir.
Perspective comparative avec d'autres juridictions africaines
L'Afrique du Sud rejoint ainsi un groupe restreint de pays africains ayant adopté des politiques progressistes en matière de congé parental. Le Rwanda, qui accorde deux semaines de congé paternité depuis 2016, avait déjà montré la voie vers une plus grande reconnaissance du rôle paternel.
Toutefois, la décision sud-africaine va significativement plus loin en consacrant un principe d'égalité et de flexibilité qui pourrait servir de modèle continental. Les juridictions d'autres pays africains observeront attentivement la mise en œuvre de cette réforme et son impact sur les dynamiques familiales et professionnelles.
Le Nigeria, où le débat sur l'extension du congé paternité s'intensifie, pourrait s'inspirer de cette jurisprudence dans ses propres réformes législatives. De même, le Kenya, qui a récemment adopté une nouvelle politique de parentalité dans le secteur public, pourrait étendre ces principes au secteur privé.
Cette analyse juridique s'appuie sur l'examen de l'arrêt de la Cour constitutionnelle, de la jurisprudence sud-africaine en matière de droits familiaux et d'égalité de genre, ainsi que sur les réactions des principales parties prenantes et experts en droit du travail et de la famille en Afrique du Sud.





Commentaires