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BURKINA FASO : COMMÉMORATION DE LA JOURNÉE DU TIRAILLEUR AFRICAIN DANS UN CONTEXTE SÉCURITAIRE CRITIQUE


Le vendredi 21 novembre 2025, le Burkina Faso a célébré la Journée du tirailleur africain à Ouagadougou, dans un contexte national marqué par l'une des crises sécuritaires les plus graves de son histoire. Cette commémoration, loin d'être un simple exercice protocolaire de devoir de mémoire, revêt une dimension juridique et symbolique particulière dans un pays confronté au terrorisme, aux déplacements massifs de populations et aux interrogations sur la légitimité et les méthodes de l'action militaire. La reconnaissance des tirailleurs africains, ces soldats coloniaux qui ont combattu pour la France dans deux guerres mondiales et de nombreux conflits, soulève des questions juridiques sur les droits des anciens combattants, les réparations historiques et la construction d'une mémoire collective au service de la cohésion nationale.


Les tirailleurs sénégalais, appellation générique qui désignait en réalité l'ensemble des soldats africains recrutés dans les colonies françaises d'Afrique subsaharienne, ont joué un rôle crucial dans l'histoire militaire française du XIXe au XXe siècle. Engagés initialement pour la conquête et le maintien de l'ordre colonial, ils ont ensuite été massivement mobilisés lors des deux guerres mondiales. On estime qu'environ 200 000 tirailleurs africains ont combattu pour la France durant la Première Guerre mondiale, et près de 40 000 d'entre eux ont péri au combat. Durant la Seconde Guerre mondiale, ils étaient environ 179 000, participant notamment à la campagne de France en 1940, aux combats de la Libération en 1944-1945, et aux guerres de décolonisation.


Pendant des décennies, ces combattants africains ont été victimes d'une double injustice. D'une part, leur contribution à la victoire alliée a été largement minorée dans les récits officiels, la mémoire collective française privilégiant le rôle des résistants métropolitains et des forces françaises libres. D'autre part, ils ont subi une discrimination persistante en matière de droits et de pensions, les anciens tirailleurs africains percevant des retraites bien inférieures à celles de leurs homologues français alors qu'ils avaient combattu dans les mêmes conditions et subi les mêmes souffrances.


Cette injustice a fait l'objet de longues batailles juridiques. Dès les années 1950, des associations d'anciens combattants africains ont contesté cette inégalité de traitement devant les tribunaux français. La loi du 26 décembre 1959, dite loi de cristallisation, a gelé les pensions des anciens combattants des ex-colonies au niveau atteint à la date de l'indépendance de leur pays, créant ainsi une discrimination institutionnalisée. Cette loi, justifiée officiellement par des considérations budgétaires et par l'idée que les pensions devaient s'aligner sur le niveau de vie des pays d'origine, a été dénoncée comme une mesure raciste et contraire aux principes d'égalité.


Il a fallu attendre 2002 pour qu'une première avancée soit obtenue, avec l'alignement partiel des pensions. Puis, en 2006, le président Jacques Chirac a annoncé la décristallisation complète des pensions, promettant l'égalité totale entre anciens combattants français et africains. Cette promesse a été partiellement tenue par la loi du 23 mars 2006, mais sa mise en œuvre s'est heurtée à de nombreux obstacles administratifs et financiers. Beaucoup d'anciens tirailleurs sont décédés avant de percevoir les arriérés qui leur étaient dus, et leurs ayants droit ont dû se battre pour faire valoir leurs droits.


Au-delà de la question des pensions, la reconnaissance de la contribution des tirailleurs africains soulève des enjeux mémoriels et identitaires profonds. Pendant longtemps, ces combattants ont été relégués dans l'oubli, leur mémoire effacée ou instrumentalisée selon les besoins de la politique française en Afrique. Ce n'est que progressivement, sous la pression des associations et grâce au travail d'historiens engagés, que leur histoire a commencé à être reconnue et enseignée.


La France a multiplié ces dernières années les gestes symboliques de reconnaissance : inauguration de monuments, attribution de décorations à titre posthume, invitation d'anciens tirailleurs encore vivants aux cérémonies officielles du 11 novembre et du 8 mai. En 2022, le président Emmanuel Macron a annoncé la création d'une Fondation pour la mémoire de l'esclavage et des combattants africains, destinée à perpétuer la mémoire de ces combattants et à favoriser la transmission de leur histoire aux jeunes générations.


Cependant, ces gestes restent insuffisants aux yeux de nombreux Africains qui estiment que la France n'a pas pleinement assumé sa dette morale envers ces hommes qui ont versé leur sang pour elle. Les demandes de réparations financières plus substantielles, d'excuses officielles pour les discriminations subies et de reconnaissance formelle du rôle décisif des tirailleurs dans la victoire alliée restent largement insatisfaites.


C'est dans ce contexte historique et mémoriel complexe que s'inscrit la célébration de la Journée du tirailleur africain au Burkina Faso le 21 novembre 2025. Cette journée, instituée dans plusieurs pays africains francophones, vise à honorer la mémoire de ces combattants et à transmettre leur histoire aux nouvelles générations. Elle s'inscrit dans une démarche de réappropriation par les Africains eux-mêmes de leur propre histoire, trop longtemps racontée exclusivement du point de vue colonial.


Pour le Burkina Faso, pays confronté à une insurrection terroriste dévastatrice depuis 2015, cette commémoration revêt une signification particulière. Le pays fait face à des attaques répétées de groupes jihadistes affiliés à Al-Qaïda et à l'État islamique, qui ont causé des milliers de morts, provoqué le déplacement de plus de deux millions de personnes et déstabilisé profondément les institutions. Les Forces de défense et de sécurité burkinabè mènent un combat quotidien contre ces groupes armés, dans des conditions extrêmement difficiles.


Dans ce contexte, célébrer les tirailleurs africains devient une manière de rappeler les valeurs de courage, de loyauté et de sacrifice qui ont animé ces combattants, et de les proposer comme modèles aux soldats burkinabè d'aujourd'hui. C'est aussi une façon de renforcer la cohésion nationale et le sentiment patriotique, en ancrant la résistance actuelle dans une histoire longue de lutte et de résilience.


La commémoration du 21 novembre 2025 à Ouagadougou a vraisemblablement donné lieu à des cérémonies officielles réunissant les autorités civiles et militaires, des anciens combattants ou leurs descendants, et des représentants de la société civile. Des discours ont sans doute été prononcés rappelant l'héroïsme des tirailleurs, leur contribution à la libération de l'Europe du nazisme, et la nécessité de perpétuer leur mémoire. Des gerbes ont probablement été déposées devant des monuments aux morts, et des décorations ont pu être remises à des descendants de tirailleurs ou à des soldats contemporains s'étant illustrés dans le combat contre le terrorisme.


Au-delà des aspects protocolaires, cette journée pose des questions juridiques importantes sur les droits des anciens combattants et de leurs ayants droit. De nombreux Burkinabè ont servi dans l'armée coloniale française, puis dans l'armée française après l'indépendance en 1960. Certains ont participé aux guerres d'Indochine et d'Algérie. D'autres ont été engagés dans les opérations militaires françaises en Afrique ou au Moyen-Orient. Ces combattants, lorsqu'ils sont encore vivants, ou leurs ayants droit, doivent-ils bénéficier de pensions et d'avantages sociaux ? Selon quelles modalités ? Ces questions relèvent à la fois du droit burkinabè et du droit français, créant parfois des situations juridiques complexes.


Le Burkina Faso a signé avec la France des accords de coopération militaire qui prévoient notamment des dispositions relatives aux anciens combattants. Ces accords garantissent en principe le versement de pensions par les autorités françaises aux anciens tirailleurs burkinabè ou à leurs veuves. Toutefois, l'accès effectif à ces pensions se heurte à de nombreux obstacles : difficultés pour constituer les dossiers administratifs nécessaires, manque d'information des ayants droit sur leurs droits, lenteur des procédures, montants souvent dérisoires au regard du coût de la vie.


Des organisations non gouvernementales et des associations d'anciens combattants se battent pour améliorer cette situation. Elles organisent des permanences juridiques pour aider les ayants droit à constituer leurs dossiers, mènent des campagnes de sensibilisation sur les droits des anciens combattants, et interpellent les autorités burkinabè et françaises pour obtenir une simplification des procédures et une augmentation des montants versés.


La commémoration du 21 novembre 2025 offre une occasion de relancer ces revendications et de rappeler que la reconnaissance de la contribution des tirailleurs africains ne peut se limiter à des cérémonies symboliques. Elle doit se traduire par des mesures concrètes garantissant la dignité et les droits de ces combattants et de leurs familles.


Dans le contexte sécuritaire actuel du Burkina Faso, cette journée commémorative prend également une dimension politique. Le régime militaire actuellement au pouvoir, issu d'un coup d'État en janvier 2022 puis d'un second putsch en septembre 2022, cherche à légitimer son action en l'inscrivant dans une tradition de résistance et de défense de la souveraineté nationale. En honorant la mémoire des tirailleurs, le pouvoir rappelle implicitement que le Burkina Faso a une longue histoire de participation aux combats militaires et que ses soldats ont toujours su se montrer courageux face à l'adversité.


Cette instrumentalisation mémorielle au service d'un agenda politique contemporain n'est pas propre au Burkina Faso et se retrouve dans de nombreux pays. Elle pose la question de l'usage légitime de l'histoire et de la mémoire. Jusqu'où peut-on mobiliser le souvenir de combattants passés pour justifier les politiques présentes ? Comment éviter que le devoir de mémoire ne se transforme en manipulation idéologique ?


Ces questions dépassent le cadre juridique stricto sensu, mais elles ont des implications sur les libertés publiques et sur le contrôle démocratique de l'action gouvernementale. Un régime qui s'appuie excessivement sur des références historiques et mémorielles pour légitimer son pouvoir peut être tenté de réprimer les voix critiques accusées de manquer de patriotisme ou de trahir la mémoire des héros nationaux.


Au Burkina Faso, où les libertés publiques sont déjà fortement restreintes depuis l'arrivée au pouvoir du régime militaire, cette vigilance est particulièrement nécessaire. Les autorités ont multiplié les mesures de restriction de la liberté d'expression et de la liberté de la presse, invoquant systématiquement la nécessité de préserver la sécurité nationale et de maintenir l'unité face à la menace terroriste. Les journalistes critiques sont menacés, certains médias ont été suspendus, et des voix dissidentes ont été emprisonnées.


Dans ce contexte, la commémoration de la Journée du tirailleur africain doit rester un moment de recueillement et de transmission historique, et ne pas devenir un outil de propagande au service du pouvoir en place. Les tirailleurs africains, dont beaucoup ont été engagés de force ou par nécessité économique, dont certains ont été massacrés après avoir refusé de continuer à combattre pour une puissance coloniale qui les exploitait, méritent une mémoire complexe, nuancée et honnête, qui reconnaisse à la fois leur courage et les injustices qu'ils ont subies.


La célébration du 21 novembre 2025 à Ouagadougou s'inscrit donc dans un triple enjeu : mémoriel, en contribuant à la transmission de l'histoire des tirailleurs aux jeunes générations ; juridique, en rappelant les droits encore non satisfaits de nombreux anciens combattants et de leurs ayants droit ; et politique, en interrogeant les usages contemporains de cette mémoire dans un pays en crise.

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