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GUINÉE-BISSAU : DOUBLE SCRUTIN ET COUP D'ÉTAT MILITAIRE, UNE CRISE CONSTITUTIONNELLE MAJEURE


Le dimanche 24 novembre 2025 devait marquer un tournant démocratique pour la Guinée-Bissau. Plus de 860 000 électeurs étaient appelés aux urnes pour élire simultanément leur président et renouveler les 102 sièges de l'Assemblée nationale populaire, dissoute en décembre 2023. Le scrutin s'est déroulé dans le calme, avec un taux de participation estimé à plus de 65%, salué par les observateurs internationaux comme une démonstration de maturité démocratique. Pourtant, trois jours plus tard, le 26 novembre 2025, la Guinée-Bissau plongeait dans une nouvelle crise institutionnelle majeure : des militaires ont annoncé prendre le contrôle du pays, arrêté le président sortant Umaro Sissoco Embaló ainsi que les leaders de l'opposition, et suspendu le processus électoral. Ce coup d'État, survenu alors que les résultats officiels devaient être proclamés le 27 novembre, constitue une violation flagrante de l'ordre constitutionnel et pose des questions juridiques fondamentales sur la légitimité du pouvoir et l'avenir de la démocratie dans ce petit pays d'Afrique de l'Ouest.


Le contexte pré-électoral : une démocratie sous tension permanente


Pour comprendre cette nouvelle crise, il convient de rappeler que la Guinée-Bissau détient le triste record de l'instabilité politique en Afrique de l'Ouest. Depuis son indépendance du Portugal en 1974, le pays a connu quatre coups d'État réussis et une kyrielle de tentatives de putsch. Aucun président élu n'a jamais terminé son mandat complet sans être renversé, emprisonné ou contraint à l'exil. Cette instabilité chronique trouve ses racines dans plusieurs facteurs structurels : la faiblesse des institutions démocratiques, les rivalités entre factions militaires, l'influence déstabilisatrice du trafic de drogue qui a valu au pays le surnom d'État narco, et les tensions récurrentes entre le président et le Parlement dans un système semi-présidentiel mal rodé.


L'élection de 2025 s'inscrivait dans ce contexte de fragilité institutionnelle permanente. Le président sortant, Umaro Sissoco Embaló, élu en 2020 après une élection elle-même contestée, briguait un second mandat. Son premier mandat avait été marqué par plusieurs événements troublants, notamment une présumée tentative de coup d'État le 1er février 2022, lors de laquelle des assaillants non identifiés avaient attaqué le palais gouvernemental pendant une réunion du Conseil des ministres, faisant onze morts. Une autre tentative aurait été déjouée le 31 octobre 2025, quelques semaines seulement avant l'élection.


Sur le plan constitutionnel, une controverse avait éclaté concernant la date de fin du mandat présidentiel. L'opposition soutenait que le mandat d'Embaló s'achevait le 27 février 2025, cinq ans après sa prestation de serment. Le président arguait que son mandat courait jusqu'au 3 septembre 2025, date de la confirmation de son élection par la Cour suprême en 2020. Cette dernière avait tranché en faveur de la thèse présidentielle, permettant à Embaló de fixer la date de l'élection au 23 novembre 2025.


Le scrutin s'annonçait particulièrement tendu en raison de l'exclusion controversée du principal opposant, Domingos Simões Pereira, leader du Parti africain pour l'indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC), le parti historique qui avait mené la lutte pour l'indépendance. Le 14 octobre 2025, la Cour suprême avait invalidé la candidature de Pereira, invoquant un dépôt tardif de ses documents de candidature. Cette décision, perçue par l'opposition comme une manipulation judiciaire destinée à écarter le principal rival d'Embaló, avait suscité une vive indignation et des accusations de dérive autoritaire.


Privé de son candidat naturel, le PAIGC avait apporté son soutien à Fernando Dias da Costa, candidat indépendant considéré comme un outsider. Douze candidats au total s'affrontaient pour la magistrature suprême, mais la compétition se résumait essentiellement à un duel entre le président sortant Embaló et le challenger Dias, soutenu par le puissant appareil du PAIGC.


Le déroulement du scrutin : une journée de vote exemplaire


Le 23 novembre 2025, jour du scrutin, la Guinée-Bissau a offert au monde l'image rassurante d'une démocratie fonctionnelle. Plus de 200 observateurs internationaux, déployés par la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest, l'Union africaine et la Communauté des pays de langue portugaise, ont salué le déroulement libre, transparent et apaisé du vote. L'ambassadeur ghanéen Baba Kamara, chef de la mission d'observation de la CEDEAO, a souligné que les opérations avaient démarré ponctuellement, avec la présence des mandataires accrédités des partis, la disponibilité du matériel électoral et un niveau satisfaisant d'organisation.


Plus de 6 700 membres des forces de l'ordre, incluant des éléments de la force de stabilisation de la CEDEAO, avaient été déployés pour sécuriser le scrutin et l'après-scrutin. L'espace aérien ainsi que les frontières terrestres et maritimes avaient été fermés toute la journée du 23 novembre pour éviter toute infiltration ou perturbation extérieure. Ces mesures de sécurité exceptionnelles témoignaient de la conscience qu'avaient les autorités de la fragilité du processus démocratique et des risques de dérapage.


Le taux de participation, estimé à plus de 65%, constituait un signal fort de l'attachement des Bissau-Guinéens à la démocratie malgré les déceptions répétées. Idriça Djalo, secrétaire exécutif adjoint de la Commission nationale des élections, avait salué une participation massive des jeunes et des femmes, démographiques habituellement moins mobilisées. Les bureaux de vote, ouverts à 7 heures et fermés à 17 heures, avaient fonctionné sans incident majeur rapporté.


Conformément à la législation électorale, la Commission nationale électorale (CNE) avait annoncé que les résultats provisoires seraient proclamés au plus tard le jeudi 27 novembre. Le porte-parole de la CNE, Idrissa Diallo, avait lancé un appel solennel aux électeurs, aux candidats, aux partis politiques et aux médias pour qu'ils s'abstiennent d'annoncer des résultats avant la proclamation officielle, afin de maintenir le calme et la crédibilité du processus électoral.


L'escalade post-électorale : revendications concurrentes et tensions croissantes


Dès le lundi 25 novembre, l'atmosphère s'est tendue à Bissau. Malgré l'appel de la CNE à la patience, les deux principaux camps ont revendiqué la victoire dès le premier tour. Oscar Barbosa, porte-parole de la campagne d'Embaló, a déclaré que leur candidat avait remporté le scrutin avec environ 65% des suffrages selon leur propre décompte, et qu'il n'y aurait pas besoin de second tour. Le président sortant se disait confiant dans une victoire écrasante.


Simultanément, Fernando Dias da Costa affirmait lui aussi avoir remporté l'élection dès le premier tour. Dans une déclaration rapportée par le journal en ligne indépendant O Democrata GB, Dias a salué la forte mobilisation des électeurs qu'il interprétait comme une volonté de changement. Il affirmait disposer de ses propres données montrant un avantage substantiel dans presque toutes les régions du pays, et attendait simplement que la CNE confirme officiellement ce résultat. Cependant, Dias dénonçait déjà des tentatives présumées d'ingérence dans le processus de compilation des votes, laissant entendre que des manipulations étaient en cours pour altérer les résultats en faveur du président sortant.


Domingos Simões Pereira, le leader du PAIGC écarté du scrutin mais soutenant activement Fernando Dias, a renforcé ces accusations. Il affirmait détenir des preuves que Dias était le véritable vainqueur et mettait en garde contre toute tentative de manipulation des résultats par le pouvoir en place. Cette double revendication de victoire créait une situation explosive, rappelant la crise post-électorale de 2019-2020 qui avait plongé le pays dans plusieurs mois de paralysie institutionnelle.


Les observateurs internationaux, tout en saluant le bon déroulement du vote lui-même, exprimaient déjà des inquiétudes. Lucia Bird, directrice de l'Observatoire des économies illicites en Afrique de l'Ouest, avait prophétiquement déclaré que les problèmes surgissent généralement après les élections en Guinée-Bissau, et qu'elle redoutait des allégations d'irrégularités similaires à celles de 2019. Une coalition d'observateurs, dont ceux de l'Union africaine, exhortait toutes les parties à attendre l'annonce officielle des résultats et à respecter le verdict des urnes.


Le coup d'État du 26 novembre : chronologie d'une journée chaotique


C'est dans cette atmosphère de tension extrême que survient la journée dramatique du mercredi 26 novembre 2025. Vers midi, des coups de feu éclatent à proximité du palais présidentiel en plein centre de Bissau. Le président sortant Umaro Sissoco Embaló contacte immédiatement Jeune Afrique pour annoncer qu'un coup d'État est en train de se produire à son encontre. Selon ses déclarations, des militaires tentent de le renverser à quelques heures seulement de la proclamation des résultats électoraux.


Domingos Simões Pereira, joint par téléphone alors qu'il se trouvait en réunion avec des observateurs de l'Union africaine dont l'ancien président nigérian Goodluck Jonathan, rapporte qu'on est venu leur annoncer qu'il y avait des tirs dans le centre-ville. Selon les informations qui lui parviennent, des militaires auraient tenté de pénétrer dans les bureaux de la Commission électorale pour forcer son président à proclamer des résultats donnant Embaló vainqueur, alors que selon lui Fernando Dias était le véritable gagnant dès le premier tour.


Dans l'après-midi du 26 novembre, un Haut commandement militaire pour la restauration de la sécurité nationale et de l'ordre public fait une déclaration officielle annonçant avoir déposé le président Embaló, pris le contrôle total de la Guinée-Bissau, suspendu le processus électoral et fermé les frontières terrestres et aériennes. Le brigadier général Denis N'Canha, chef du bureau militaire de la présidence, donne une conférence de presse à l'état-major des forces armées pour expliquer les motivations des putschistes.


Selon des sources proches de l'opposition, Umaro Sissoco Embaló, Domingos Simões Pereira et Fernando Dias da Costa ont tous été arrêtés par des hommes armés et conduits à la base aérienne militaire. Cette arrestation simultanée du président en exercice et des leaders de l'opposition témoigne de la volonté des militaires de neutraliser l'ensemble de la classe politique et de prendre totalement le contrôle de la situation.


L'analyse juridique : une violation manifeste de l'ordre constitutionnel


Sur le plan juridique, le coup d'État du 26 novembre 2025 constitue une violation flagrante de la Constitution de la Guinée-Bissau et du droit international. La Constitution bissau-guinéenne établit un ordre démocratique fondé sur la séparation des pouvoirs, la tenue d'élections libres et régulières, et le respect de la volonté populaire exprimée par le vote. Toute prise du pouvoir par des moyens non constitutionnels, qu'il s'agisse d'un coup d'État militaire ou d'une insurrection armée, est interdite et constitue une atteinte à l'ordre républicain.


Le droit pénal bissau-guinéen, comme celui de la plupart des États africains, incrimine sévèrement les atteintes à la sûreté de l'État. Les auteurs de coups d'État, lorsqu'ils ne réussissent pas à consolider leur pouvoir, s'exposent à des poursuites pour crime de haute trahison, rébellion armée ou sédition. Toutefois, l'histoire de la Guinée-Bissau montre que ces dispositions pénales restent largement théoriques : de nombreux putschistes ont bénéficié d'amnisties ou ont réussi à se maintenir suffisamment longtemps au pouvoir pour légaliser rétrospectivement leur prise de pouvoir.


Sur le plan du droit international, le coup d'État viole plusieurs instruments juridiques contraignants pour la Guinée-Bissau. La Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance, adoptée par l'Union africaine en 2007 et ratifiée par la Guinée-Bissau, condamne fermement tout changement anticonstitutionnel de gouvernement et prévoit des sanctions automatiques contre les États où de tels changements surviennent. Ces sanctions incluent la suspension de la participation aux activités de l'Union africaine, des restrictions sur les déplacements des auteurs du coup d'État et des mesures économiques ciblées.


Le Protocole additionnel de la CEDEAO relatif à la démocratie et à la bonne gouvernance, adopté en 2001, prévoit des mécanismes similaires. La CEDEAO a historiquement adopté une position ferme contre les coups d'État en Afrique de l'Ouest, imposant des sanctions lourdes aux régimes issus de putschs. Toutefois, la crédibilité de cette position a été érodée ces dernières années par la multiplication des coups d'État dans la sous-région : Mali, Burkina Faso, Niger et Guinée ont tous connu des changements anticonstitutionnels de gouvernement depuis 2020, créant une dynamique régionale préoccupante.


La question juridique la plus délicate concerne le moment précis du coup d'État. Les putschistes sont intervenus trois jours après le vote, alors que les résultats n'avaient pas encore été proclamés officiellement. Dans quelle mesure peut-on qualifier Umaro Sissoco Embaló de président légitime à ce moment précis ? Son mandat précédent avait expiré selon la décision de la Cour suprême, mais il restait en fonction jusqu'à la proclamation des résultats et l'investiture de son successeur, conformément au principe de continuité de l'État.

Si les résultats avaient effectivement donné Embaló vainqueur, comme il le prétendait, alors le coup d'État aurait empêché la proclamation légitime de sa réélection. Si en revanche Fernando Dias était le véritable vainqueur, comme l'affirme l'opposition, alors la situation est encore plus complexe : les militaires auraient renversé un président dont le mandat était expiré et qui tentait peut-être de se maintenir au pouvoir en manipulant les résultats électoraux.


Les motivations présumées des putschistes : restauration ou confiscation ?


Les motivations officielles invoquées par les putschistes méritent d'être examinées avec attention. Le Haut commandement militaire pour la restauration de la sécurité nationale et de l'ordre public prétend agir pour rétablir la stabilité dans un contexte de crise post-électorale. Cette rhétorique n'est pas nouvelle : presque tous les coups d'État en Afrique sont justifiés par leurs auteurs comme des interventions nécessaires pour sauver la nation d'une crise politique, d'une corruption généralisée ou d'une incompétence gouvernementale.

Toutefois, le moment choisi pour le putsch soulève des interrogations. Pourquoi intervenir précisément la veille de la proclamation officielle des résultats ? Plusieurs hypothèses peuvent être avancées. La première est que les militaires, ayant eu accès aux résultats préliminaires, ont constaté que ni Embaló ni Dias n'accepterait une défaite et que le pays s'achemine vers une crise post-électorale majeure similaire à celle de 2019-2020. Intervenant avant la proclamation des résultats, ils auraient voulu prévenir cette crise en prenant directement le contrôle du pouvoir.


La deuxième hypothèse est que les militaires avaient des intérêts propres dans l'issue de l'élection et ont voulu empêcher la victoire de l'un ou l'autre candidat. Les forces armées bissau-guinéennes sont profondément divisées en factions rivales, souvent liées aux partis politiques ou à des réseaux clientélistes. Certaines factions pourraient avoir craint une victoire de Fernando Dias, soutenu par le PAIGC, perçu comme menaçant pour leurs intérêts. D'autres factions pourraient avoir été déçues par Embaló et avoir voulu empêcher sa réélection.


La troisième hypothèse, la plus cynique mais peut-être la plus réaliste, est que les militaires ont profité du chaos post-électoral pour s'emparer du pouvoir dans leur propre intérêt. La Guinée-Bissau est devenue un État de transit majeur pour le trafic de cocaïne entre l'Amérique du Sud et l'Europe, générant des flux financiers considérables qui corrompent profondément les institutions, y compris l'armée. Des officiers militaires impliqués dans ces trafics auraient pu craindre qu'un nouveau gouvernement, quel qu'il soit, ne lance une offensive contre leurs activités illicites.


Les conséquences juridiques et politiques : vers une nouvelle période de transition ?


Au lendemain du coup d'État, la Guinée-Bissau se retrouve dans une situation juridique et politique incertaine. Sur le plan formel, le pays n'a plus de président légitime, le processus électoral étant suspendu et les principaux acteurs politiques étant arrêtés ou neutralisés. Les militaires qui ont pris le pouvoir n'ont pas de légitimité constitutionnelle et sont considérés par la communauté internationale comme des putschistes illégaux.


La réaction de la communauté internationale sera déterminante pour la suite des événements. La CEDEAO, l'Union africaine et les partenaires bilatéraux de la Guinée-Bissau (notamment le Portugal, ancien colonisateur, et le Brésil, pays lusophone influent) doivent décider rapidement de la position à adopter. Plusieurs options s'offrent à eux.


La première option consiste à condamner fermement le coup d'État, à refuser toute légitimité à la junte militaire, à exiger la libération immédiate des personnes arrêtées et le rétablissement de l'ordre constitutionnel, et à imposer des sanctions économiques et diplomatiques jusqu'à ce que la démocratie soit restaurée. Cette position de fermeté, conforme aux principes démocratiques, comporte toutefois le risque d'isoler davantage la Guinée-Bissau et d'aggraver la crise humanitaire dans un pays déjà extrêmement pauvre.


La deuxième option consiste à négocier avec les putschistes pour obtenir une transition rapide vers un gouvernement civil et l'organisation de nouvelles élections dans des délais raisonnables. Cette approche pragmatique a été expérimentée dans d'autres pays africains ayant connu des coups d'État récents. Elle suppose que les militaires acceptent de renoncer au pouvoir après une période transitoire et qu'ils respectent leurs engagements, ce qui est loin d'être garanti.


La troisième option, la plus décriée mais parfois inévitable, consiste à accepter le fait accompli et à travailler avec les nouvelles autorités militaires pour minimiser les dommages et préserver les intérêts stratégiques des partenaires internationaux. Cette option reviendrait à sacrifier les principes démocratiques sur l'autel du réalisme politique.



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