Journalistes Arrêtés à Yaoundé : Quand la Liberté de la Presse Affronte le Secret d'État
- Dorcas Inema
- il y a 8 heures
- 6 min de lecture

février 2026, au moment où quatre journalistes et un avocat tentent de documenter la situation de migrants détenus dans un compound gouvernemental à Yaoundé, la police judiciaire intervient et procède à leur arrestation.
Cette intervention soulève une question de principe : un État peut-il légalement empêcher la presse d'accéder à des personnes détenues dans ses propres installations, au motif que leur présence sur son territoire résulte d'un accord qu'il refuse de rendre public ?
La Naissance d'un Programme de Déportation Sans Base Légale Déclarée
En janvier 2026, un premier groupe de neuf ressortissants non camerounais arrive à Yaoundé dans le cadre du programme de déportation vers des pays tiers de l'administration Trump — un programme jamais officiellement annoncé, sans accord bilatéral publié, et sans débat devant le parlement camerounais.
Un second groupe de huit personnes arrive le 16 février 2026. Parmi les quinze individus désormais détenus dans un compound gouvernemental de la capitale, aucun n'est citoyen camerounais. Ce sont des Africains d'autres nationalités, envoyés dans un pays qui n'est pas le leur, sous un arrangement dont ni Washington ni Yaoundé n'a accepté d'expliquer publiquement la base juridique.
Ce que rend la situation particulièrement explosive, c'est le fait suivant, établi et documenté : la quasi-totalité de ces détenus bénéficiait d'ordonnances de protection émises par des tribunaux fédéraux américains, interdisant expressément leur renvoi dans leurs pays d'origine en raison de risques avérés de persécution. Les vols ont eu lieu quand même.
La question que cela soulève n'est pas seulement diplomatique. Elle est constitutionnelle. Un pouvoir exécutif peut-il légalement passer outre une ordonnance rendue par ses propres juridictions ? Le juge fédéral américain James Boasberg a répondu sans ambiguïté en annulant les déportations vers des pays tiers à destination d'El Salvador, constatant que les migrants concernés avaient été privés de toute notification, de toute procédure régulière et de tout droit à une audience. Le même cadre juridique s'applique aux déportations vers le Cameroun.
La Réponse des Autorités : Une Cascade de Violations
Face à cette situation, l'avocat Joseph Awah Fru choisit la voie du droit. Il se rend au compound pour rencontrer ses clients — activité protégée par le droit camerounais, par la Charte africaine des droits de l'homme et des peuples, et par les principes que l'État camerounais a réaffirmés devant les instances internationales.
Première étape : Les arrestations du 18 février 2026
Le 18 février 2026, quatre journalistes et l'avocat Joseph Awah Fru arrivent au compound gouvernemental de Yaoundé. Trois des journalistes sont en mission pour l'Associated Press. Le quatrième, Randy Joe Sa'ah, est un journaliste indépendant régulièrement sollicité par la BBC.
Des officiers en civil interviennent et procèdent à leur arrestation. Les cinq individus sont séparés et conduits au siège de la police judiciaire à Yaoundé. Leurs caméras, ordinateurs portables et téléphones sont saisis, au motif qu'ils contiendraient des informations sensibles relevant de la sécurité de l'État.
Deuxième étape : Les mauvais traitements en détention
Le journaliste de l'AP rapporte à ses collègues avoir été frappé par des officiers de police lors de son interrogatoire. Cette allégation de violence physique en détention engage directement la responsabilité de l'État camerounais au regard de sa propre Constitution et de ses engagements internationaux en matière de droits humains.
Troisième étape : La rétention d'équipement et l'absence de charges formelles
Les cinq individus sont finalement libérés. Leur équipement, en revanche, n'est pas restitué. À la date des dernières informations disponibles, aucune charge formelle n'a été notifiée. Le Ministère de la Justice et la police n'ont répondu à aucune demande de commentaire de la presse.
L'Autorité de la Chose Tue : Un Silence Institutionnel Éloquent
Lorsqu'une autorité administrative refuse de répondre après une violation manifeste, ce silence est lui-même constitutif d'une position. L'État camerounais n'a pas nié les arrestations. Il n'a pas non plus expliqué leur base légale. Il s'est tu — ce qui, en droit comme en politique, constitue une réponse.
Le Droit de la Presse Face aux "Informations Sensibles de l'État"
L'aspect le plus préoccupant de cette affaire réside dans la justification avancée pour saisir l'équipement des journalistes : il contiendrait des informations sensibles relevant de la sécurité de l'État.
Les migrants détenus dans le compound de Yaoundé ne sont pas camerounais. Ils sont arrivés sur des vols organisés par un gouvernement étranger. Leur situation juridique — y compris les ordonnances américaines de protection — est une donnée publique aux États-Unis. Dans ce contexte, qualifier ces informations de sensibles pour l'État revient à admettre que l'État entend protéger non pas sa sécurité, mais le secret d'un arrangement qu'il ne peut défendre publiquement.
Comme l'a déclaré l'avocat Joseph Awah Fru avant son arrestation : l'État ne peut pas empêcher le public de savoir où il détient des déportés qui ne sont même pas ses citoyens. C'est précisément là que réside l'idée de deals conclus dans l'obscurité.
Les Implications pour le Cameroun et l'Ordre Juridique International
L'affaire des journalistes arrêtés à Yaoundé dépasse largement le cadre de la liberté de la presse. Elle pose des questions fondamentales pour l'ensemble de l'ordre juridique camerounais :
Sur le plan juridique national : La Loi N° 90/052 du 19 décembre 1990 sur la communication sociale garantit la liberté de la presse. Détenir des journalistes accrédités dans l'exercice de leurs fonctions, saisir leur équipement et les soumettre à des violences physiques engage directement la responsabilité de l'État. Quelle est la valeur réelle de cette loi si son application peut être suspendue par une instruction de police non motivée ?
Sur le plan institutionnel : Quel message envoie-t-on aux acteurs de la société civile lorsqu'un avocat est arrêté pour avoir voulu voir ses propres clients ? Comment garantir le droit à la défense si l'accès aux détenus est conditionné à l'approbation discrétionnaire des autorités policières ?
Sur le plan international : Quelle crédibilité conserve le Cameroun devant les instances africaines et onusiennes de protection des droits humains si ses forces de sécurité peuvent arrêter des journalistes de l'Associated Press et de la BBC sans qu'aucune procédure légale ne soit respectée ni aucune charge notifiée ?
La Vérité Juridique Ne Se Dissout Pas
Trois réalités juridiques convergent dans cette affaire et aboutissent à la même conclusion :
Les ordonnances de tribunaux fédéraux américains interdisaient le renvoi de ces individus dans leurs pays d'origine — elles ont été ignorées par le pouvoir exécutif américain.
Le droit camerounais protège la liberté de la presse et le droit d'accès des avocats à leurs clients — il a été violé par les forces de l'ordre camerounaises.
La Charte africaine des droits de l'homme et des peuples garantit la liberté d'expression et l'interdiction des traitements dégradants — elle a été bafouée dans un compound de la capitale.
On peut avoir des arrangements diplomatiques discrets, des accords non publiés, des installations gardées. Mais on ne peut réécrire la réalité juridique par la seule force du secret ou de la convenance politique.
Le Droit Comme Rempart Contre l'Arbitraire
L'affaire des journalistes arrêtés à Yaoundé est un cas d'école des tensions entre opacité institutionnelle et état de droit. Elle illustre à la fois la fragilité des protections accordées à la presse lorsque l'État agit dans le secret, et la robustesse des principes juridiques qui, tôt ou tard, finissent par s'imposer.
Le paradoxe est saisissant : alors que des ordonnances de tribunaux américains protégeaient explicitement ces déportés, ils se retrouvent détenus au Cameroun, sans statut juridique défini, sans accès garanti à leur défenseur, et loin de tout regard journalistique.
Cette situation pose une question simple mais fondamentale : vivons-nous dans un État de droit où les décisions de justice s'appliquent à tous et où la presse peut librement documenter l'action des autorités — ou dans un système où le droit n'est qu'un outil applicable selon la commodité du moment et la qualité des arrangements conclus dans les couloirs ?
Les juridictions camerounaises seront tôt ou tard appelées à se prononcer sur la légalité de ces détentions, sur le traitement infligé aux journalistes, et sur le sort de ces quinze hommes qui n'ont demandé ni à venir au Cameroun, ni à y être oubliés.
Ce moment dira beaucoup sur la valeur réelle accordée à l'état de droit dans la gouvernance camerounaise.
Car en définitive, la question n'est pas de savoir quel accord a été signé dans quels couloirs, ni quels intérêts ont été préservés. La question est de savoir si nous acceptons que le droit soit la règle du jeu — ou s'il n'est qu'un décor que l'on peut ignorer quand il devient gênant.
L'histoire de la presse camerounaise se souviendra de cette affaire. Espérons qu'elle se souviendra aussi du moment où le droit a repris ses droits.








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