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Les Vols Secrets : Quand l'Amérique a Utilisé le Cameroun comme Déversoir pour Ceux qu'elle ne Pouvait Légalement Renvoyer Chez Eux

Entre janvier et février 2026, les États-Unis ont discrètement expulsé dix-sept hommes et femmes vers le Cameroun — un pays dans lequel aucun d'entre eux n'avait jamais vécu, et dont aucun ne possédait la nationalité. C'étaient des ressortissants de neuf autres pays africains, dont la plupart bénéficiaient de protections juridiques contraignantes contre l'expulsion, ordonnées par des tribunaux américains. Ils ont été menottés, certains immobilisés dans des dispositifs de contention corporelle intégrale, et plusieurs n'ont appris leur destination que depuis les airs. Ce qui s'est passé ensuite n'était pas un accident. C'était la conséquence prévisible d'une politique qui traite la protection juridique comme un obstacle, et les êtres humains comme du fret.


L'Architecture du Dispositif : Non pas le Chaos, mais la Conception


Ce que l'administration Trump a exécuté au Cameroun n'était pas une erreur administrative. C'était une construction juridique délibérée — bâtie précisément pour contourner les protections domestiques que les tribunaux américains d'immigration avaient déjà accordées à ces individus.


Le terme technique est « expulsion vers un pays tiers ». La logique en est chirurgicale : si une personne ne peut être renvoyée dans son pays d'origine parce qu'un juge américain de l'immigration a établi qu'elle y ferait face à la persécution, à la torture ou à la mort, l'administration l'envoie ailleurs — dans un pays tiers disposé à l'accueillir en échange d'incitations financières ou diplomatiques. La protection juridique attachée au pays d'origine ne voyage pas avec la personne. L'ordonnance du tribunal désigne un pays. L'avion atterrit dans un autre. La protection, techniquement, ne s'applique plus.


Ce n'est pas une interprétation de la loi. C'est une exploitation de sa géographie.


L'accord avec le Cameroun n'a jamais été rendu public. Aucun texte n'a été divulgué, aucune ratification parlementaire demandée, aucune notification formelle aux individus expulsés. Selon un rapport de la minorité du Comité des affaires étrangères du Sénat américain, l'administration Trump a dépensé plus de 40 millions de dollars pour des arrangements d'expulsion vers des pays tiers jusqu'en janvier 2026 — dont 32 millions versés directement à cinq pays d'accueil. Des rapports indiquent également que les États-Unis ont simultanément annoncé un soutien financier au système de santé publique du Cameroun, suggérant que l'enveloppe d'aide humanitaire faisait elle-même partie de l'architecture diplomatique ayant rendu l'arrangement possible.


C'est de la coercition avec une ligne budgétaire.

Qui Était dans Ces Avions — et Ce Qu'ils Avaient Déjà Obtenu


Le premier vol a atterri à Yaoundé le 15 janvier 2026. Il transportait neuf individus — cinq hommes et quatre femmes — originaires d'Angola, du Ghana, de la République démocratique du Congo, du Maroc, du Zimbabwe, ainsi qu'une personne apatride. Les juges américains de l'immigration avaient établi que huit des neuf seraient vraisemblablement exposés à la persécution ou à la torture s'ils étaient renvoyés dans leur pays d'origine. Ils avaient obtenu la suspension d'expulsion ou une protection au titre de la Convention contre la torture.


Le second vol est arrivé le 16 février 2026, transportant huit autres individus originaires de Sierra Leone, du Sénégal, de la RDC, d'Éthiopie et du Kenya. Sept d'entre eux s'étaient vu accorder la suspension d'expulsion. L'un avait obtenu un sursis à l'expulsion au titre de la Convention contre la torture.


Ces protections ne sont pas informelles. La suspension d'expulsion et la protection au titre de la CAT sont des décisions juridiques contraignantes, rendues par des magistrats du gouvernement américain à l'issue de procédures contradictoires auxquelles ce même gouvernement avait participé. Elles représentent la propre constatation du système juridique américain selon laquelle renvoyer ces individus dans leurs pays d'origine rendrait les États-Unis complices de leur persécution ou de leur torture.


La réponse de l'administration à ses propres tribunaux a été de trouver une troisième porte.


La Conduite : Le Droit au Recours Aboli dans les Airs


Les violations procédurales documentées dans cette affaire ne sont pas accessoires à la politique — elles en sont la mise en œuvre.


Plusieurs expulsés n'ont jamais été informés qu'ils étaient envoyés au Cameroun avant d'être déjà en vol. Un homme a été informé dans le hangar de l'aéroport qu'il serait expulsé vers le Ghana. Au dernier moment, les agents lui ont annoncé que la destination avait changé pour le Cameroun. Lorsqu'il a exprimé sa crainte — un acte juridiquement significatif qui déclenche des obligations procédurales spécifiques en droit américain de l'immigration — les agents l'ont placé dans le WRAP, un dispositif de contention corporelle intégrale. Il n'a pas bénéficié d'un entretien d'évaluation de la peur. Son objection a été répondue par l'immobilisation.


D'autres individus qui ont exprimé leur crainte à l'annonce de leur destination camerounaise ont été similairement privés des entretiens auxquels ils avaient droit — dont au moins une femme à qui un tel entretien avait été explicitement promis.


Tous les expulsés ont été transportés menottés et entravés.


La portée juridique du refus d'entretien de peur dans ce contexte ne saurait être surestimée. Le droit à un entretien d'évaluation de la peur face à une expulsion vers un pays tiers n'est pas une formalité bureaucratique. C'est la voie procédurale par laquelle les protections de la Convention contre la torture — les protections mêmes dont ces individus bénéficiaient déjà — peuvent être invoquées dans un nouveau contexte géographique. En court-circuitant ce processus, l'administration n'a pas simplement accéléré l'expulsion. Elle a délibérément fermé la voie juridique par laquelle les protections accordées par ses propres tribunaux auraient pu être opposées.


Ce qu'a Fait le Cameroun à l'Arrivée : Détention Arbitraire et Extorsion


À leur arrivée à Yaoundé, les expulsés ont immédiatement été détenus par les autorités camerounaises. Il n'existait aucune base légale à cette détention. Le Cameroun n'a aucune prétention sur les ressortissants d'Angola, du Ghana, d'Éthiopie ou du Zimbabwe. Il n'exerce sur eux aucune juridiction, n'a aucune autorité pour les détenir et aucune légitimité pour décider de leur sort. Et pourtant, ils ont été retenus.


Des défenseurs des droits humains présents sur le terrain ont documenté des demandes d'extorsion allant de 500 à 2 000 dollars par détenu — des sommes exigées en échange de la liberté ou d'un accès aux besoins élémentaires. Ce schéma n'était pas sans précédent. Une enquête exhaustive de 149 pages publiée par Human Rights Watch en 2022 avait déjà documenté en détail ce qui était arrivé aux demandeurs d'asile camerounais expulsés au Cameroun par la première administration Trump entre 2019 et 2021 : arrestations arbitraires, disparitions forcées, torture, viols, extorsion, poursuites judiciaires inéquitables et confiscation de documents d'identité. Ce rapport était à la disposition de chaque responsable ayant approuvé le dispositif de 2026. Le bilan du Cameroun n'était pas ignoré. Il a été accepté.


Lorsque des journalistes et un avocat ont tenté de rejoindre les expulsés retenus dans un compound à Yaoundé, ils ont été arrêtés et battus par les autorités camerounaises. Le secret n'a pas seulement été préservé par l'opacité administrative — il a été imposé par la violence contre ceux qui tentaient de l'exposer.


La Violation Juridique : Le Refoulement par Contournement Géométrique


Le principe de non-refoulement est la norme la plus fondamentale du droit international des réfugiés. Il interdit aux États de renvoyer des individus vers tout territoire — et non pas uniquement leur pays d'origine — où ils risquent réellement la persécution, la torture ou d'autres atteintes graves. Il est codifié dans la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés, dans la Convention contre la torture de 1984, et dans le droit international coutumier. Il n'admet aucune exception pour des raisons de commodité administrative, de volonté politique ou d'arrangement diplomatique.


Le Cameroun est partie à la Convention de 1951 et a adopté une législation nationale sur les réfugiés. C'est, sur le papier, un État doté d'obligations juridiques envers les personnes en quête de protection. Dans les faits, les conditions documentées — conflit armé dans les régions anglophones, répression gouvernementale systématique, torture en détention, persécution des journalistes — en font l'une des destinations les plus dangereuses du continent pour des individus vulnérables sans protection étatique.


Les États-Unis, en expulsant des personnes vers le Cameroun alors que le risque documenté de torture et de refoulement était à la fois prévisible et établi, n'ont pas simplement manqué à leurs obligations juridiques. Ils les ont sous-traitées à un gouvernement dont ils savaient qu'il ne les honorerait pas.


Human Rights Watch a conclu que les expulsions violaient le droit international. L'analyse juridique est limpide. Ce qui l'est moins, c'est l'architecture de la responsabilité — car les accords d'expulsion vers des pays tiers, précisément en raison de leur opacité, sont conçus pour diluer la responsabilité entre les juridictions d'une manière qui rend l'imputation difficile et le recours quasi impossible.


Ce que Ce Moment Révèle


Le dispositif d'expulsion vers le Cameroun n'est pas un incident isolé. C'est l'aboutissement logique d'une doctrine d'exécution migratoire qui traite la protection juridique comme une énigme à résoudre plutôt que comme une contrainte à respecter. Lorsque les tribunaux internes accordent des protections, l'administration change la destination. Lorsque le droit international interdit le refoulement, l'administration change l'intermédiaire. Lorsque des journalistes tentent de documenter ce qui se passe ensuite, l'intermédiaire les bat.


La structure en construction est celle dans laquelle les protections que les systèmes juridiques démocratiques ont étendues aux plus vulnérables — des protections qui ont nécessité des décennies de contentieux, de plaidoyer et de négociation internationale pour être établies — peuvent être neutralisées par une séquence d'accords bilatéraux opaques conclus entre des gouvernements aux intérêts financiers convergents et aux engagements en matière de droits humains divergents.


Chaque gouvernement ayant signé un arrangement similaire, du Soudan du Sud au Costa Rica, a reçu quelque chose des États-Unis en échange. Chaque personne détenue dans le cadre de ces arrangements a vu ses protections juridiquement ordonnées rendues effectivement sans effet. Les instruments juridiques existent. L'application, elle, n'existe pas.

Quinze personnes demeuraient en détention à Yaoundé à la fin du mois de février 2026. Leurs situations n'ont pas été résolues par le droit qui était censé les protéger. Elles ont été résolues par la question de savoir quel gouvernement était prêt à signer un document que nul n'était tenu de rendre public.


C'est précisément ce que cet épisode nous dit sur qui détient le pouvoir dans l'ordre international actuel  et ce que ce pouvoir coûte à ceux qui n'en ont aucun.

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