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Un tournant décisif dans la modernisation du contentieux commercial chinois


L'adoption de la version révisée de la Loi sur l'arbitrage de la République populaire de Chine, votée le 12 septembre 2025 et dont l'entrée en vigueur est prévue pour le 1er mars 2026, représente l'une des évolutions législatives les plus significatives de l'année en matière de résolution alternative des litiges. Cette réforme, fruit de plusieurs années de consultations avec les praticiens nationaux et internationaux, marque une étape déterminante dans l'alignement du système chinois sur les standards internationaux tout en préservant certaines spécificités propres au contexte juridique national.


Contexte et genèse de la réforme


La précédente version de la Loi sur l'arbitrage datait de 1994, une époque où l'économie chinoise amorçait à peine son intégration dans les circuits commerciaux mondiaux. Trois décennies plus tard, la Chine est devenue le premier partenaire commercial de plus de 120 pays et le deuxième destinataire mondial des investissements directs étrangers. Cette transformation économique radicale nécessitait une modernisation correspondante du cadre juridique régissant la résolution des différends commerciaux.


Les praticiens du droit des affaires, tant chinois qu'étrangers, ont longtemps pointé les limitations du système d'arbitrage chinois : lenteur excessive de certaines procédures, manque de clarté sur la validité des clauses d'arbitrage internationales, contrôle judiciaire parfois imprévisible des sentences arbitrales, et absence de reconnaissance formelle de l'arbitrage en ligne malgré son usage croissant durant la pandémie de COVID-19.


Le Comité permanent de l'Assemblée nationale populaire a initié le processus de révision en 2021, établissant un groupe de travail composé de juges de la Cour populaire suprême, de membres de la Commission chinoise d'arbitrage économique et commercial international (CIETAC), d'universitaires spécialisés en droit de l'arbitrage, et de représentants de chambres de commerce étrangères. Cette composition plurielle témoignait de la volonté d'élaborer un texte équilibré, répondant aux attentes des acteurs économiques tout en préservant la souveraineté juridictionnelle chinoise.


Les innovations majeures du texte révisé


Reconnaissance formelle de l'arbitrage en ligne


L'innovation la plus visible concerne la consécration législative de l'arbitrage en ligne, désormais expressément reconnu comme mode valide de résolution des litiges. Cette disposition met fin à une zone grise juridique qui avait vu se multiplier les procédures d'arbitrage à distance durant la pandémie, sans qu'un cadre légal explicite ne les encadre.

Le texte prévoit que les audiences peuvent se tenir intégralement en ligne, que les documents peuvent être transmis par voie électronique, et que les signatures numériques ont la même valeur juridique que les signatures manuscrites. Cette modernisation répond aux exigences d'un commerce international de plus en plus dématérialisé et permet d'accélérer significativement les procédures, réduisant les coûts et les délais pour les parties.


Toutefois, la loi maintient l'exigence du consentement exprès des parties pour recourir à l'arbitrage en ligne, garantissant ainsi qu'aucune partie ne se trouve contrainte d'utiliser un format technologique qui ne conviendrait pas à sa situation. Cette approche consensuelle illustre la volonté du législateur de faciliter l'innovation tout en préservant les droits procéduraux fondamentaux.


Raccourcissement des délais pour annuler une sentence arbitrale


La réforme introduit également un encadrement plus strict des délais procéduraux pour les recours en annulation de sentences arbitrales. Sous l'ancien régime, l'absence de délais clairement définis permettait parfois à des parties de mauvaise foi de retarder indéfiniment l'exécution d'une sentence en multipliant les recours dilatoires.


Le nouveau texte fixe un délai maximal de six mois pour qu'un tribunal populaire statue sur une demande d'annulation d'une sentence arbitrale domestique, et de trois mois pour les sentences internationales. Ces délais, bien que contraignants pour les juridictions, visent à garantir une meilleure prévisibilité et à renforcer la confiance des opérateurs économiques dans le système d'arbitrage chinois.


Cette accélération procédurale s'accompagne toutefois d'une clarification des motifs d'annulation, limitativement énumérés : violation manifeste de l'ordre public, corruption avérée d'un arbitre, composition irrégulière du tribunal arbitral, ou dépassement manifeste des pouvoirs confiés aux arbitres. Cette liste restrictive devrait limiter les tentatives d'instrumentalisation du contrôle judiciaire à des fins dilatoires.


Nouvelles règles sur les conventions d'arbitrage


Le régime des conventions d'arbitrage fait l'objet d'une refonte substantielle, particulièrement en matière d'arbitrage international. La loi révisée adopte une approche plus libérale quant à la validité formelle de ces clauses, s'inspirant de la Convention de New York de 1958 sur la reconnaissance et l'exécution des sentences arbitrales étrangères, dont la Chine est signataire depuis 1986.


Désormais, une convention d'arbitrage sera considérée comme valide dès lors qu'elle désigne clairement une institution d'arbitrage ou un mécanisme de désignation des arbitres, sans qu'il soit nécessaire de respecter des formalités excessivement rigides. Cette souplesse accrue devrait réduire le nombre de litiges portant sur la validité des clauses d'arbitrage, qui constituaient jusqu'à présent une source majeure d'incertitude juridique.


Pour les clauses d'arbitrage international, le texte précise que la loi applicable à la validité de la convention sera celle choisie par les parties, ou à défaut, la loi du siège de l'arbitrage. Cette clarification, conforme aux pratiques internationales, devrait rassurer les investisseurs étrangers quant à la prévisibilité du traitement juridique de leurs clauses contractuelles.


Questions non résolues et zones de tension


Malgré ces avancées indéniables, la réforme laisse subsister certaines interrogations qui alimentent les débats au sein de la communauté juridique.


L'arbitrage ad hoc et ses limitations


Contrairement aux attentes de nombreux praticiens internationaux, la loi révisée ne consacre pas pleinement l'arbitrage ad hoc, c'est-à-dire l'arbitrage organisé directement par les parties sans recourir à une institution permanente. Si le texte ne l'interdit pas formellement, il maintient des exigences administratives qui rendent son usage complexe, notamment l'obligation d'enregistrement auprès d'une autorité compétente.


Cette réticence à libéraliser totalement l'arbitrage ad hoc reflète une tension persistante entre l'ouverture aux pratiques internationales et le maintien d'un contrôle étatique sur les modes de résolution des litiges. Certains observateurs y voient une volonté de préserver l'influence des institutions d'arbitrage chinoises, particulièrement la CIETAC, qui gère actuellement la majorité des arbitrages commerciaux internationaux impliquant des parties chinoises.


Le contrôle judiciaire et l'indépendance de l'arbitrage


Si la réforme encadre plus strictement les délais et motifs de contrôle judiciaire des sentences arbitrales, elle ne modifie pas fondamentalement le rôle des tribunaux populaires dans la supervision de l'arbitrage. Cette persistance d'un contrôle judiciaire significatif soulève des interrogations quant à l'autonomie réelle du processus arbitral.


Dans plusieurs juridictions de common law, notamment à Hong Kong et Singapour, le contrôle judiciaire est réduit au strict minimum pour favoriser la finalité des sentences arbitrales. La Chine continentale maintient une approche plus interventionniste, qui peut être perçue comme un gage de sécurité juridique par certains, mais comme une entrave à l'efficacité de l'arbitrage par d'autres.


Cette divergence d'approche illustre une problématique plus large : comment concilier l'aspiration de la Chine à devenir un hub majeur de l'arbitrage international en Asie avec le maintien de mécanismes de contrôle étatique qui peuvent dissuader certains acteurs internationaux ?


La confiance des parties étrangères


Le succès de cette réforme se mesurera ultimement à sa capacité à attirer un volume croissant d'arbitrages internationaux en Chine. Pour l'instant, malgré son poids économique considérable, la Chine ne figure pas parmi les sièges d'arbitrage les plus prisés au niveau mondial. Hong Kong, Singapour, Londres et Paris continuent de dominer le marché de l'arbitrage commercial international en Asie et dans le monde.


Cette situation s'explique en partie par des facteurs de perception : incertitudes quant à l'impartialité des arbitres chinois dans les litiges sino-étrangers, craintes concernant l'influence potentielle du pouvoir politique sur les procédures sensibles, barrière linguistique, et méconnaissance des institutions chinoises par les praticiens internationaux.


La réforme législative, aussi ambitieuse soit-elle, ne suffira pas à dissiper ces réserves. Elle devra s'accompagner d'efforts soutenus en matière de communication, de formation des arbitres aux standards internationaux, et de démonstration concrète de l'indépendance du système arbitral chinois à travers une jurisprudence respectueuse de l'autonomie des parties et des sentences rendues.


Perspectives et enjeux stratégiques


L'adoption de cette réforme s'inscrit dans une stratégie plus large de positionnement de la Chine comme puissance juridique internationale. Le gouvernement chinois a clairement affiché son ambition de faire de certaines villes chinoises, notamment Pékin, Shanghai et Shenzhen, des centres majeurs d'arbitrage commercial capables de rivaliser avec les places traditionnelles.


Cette ambition se manifeste à travers plusieurs initiatives complémentaires : développement d'institutions d'arbitrage spécialisées dans les nouvelles technologies (blockchain, propriété intellectuelle numérique), création de zones franches judiciaires offrant des régimes dérogatoires pour attirer les litiges internationaux, et renforcement de la formation des arbitres chinois aux pratiques internationales.


Le succès de cette stratégie dépendra largement de la capacité de la Chine à rassurer les investisseurs étrangers quant à la prévisibilité et l'impartialité de son système de résolution des litiges. La réforme de la Loi sur l'arbitrage constitue une étape importante, mais elle devra être suivie de preuves concrètes de son application équitable et transparente.


Pour les entreprises internationales opérant en Chine ou envisageant d'y investir, cette évolution législative nécessite une réévaluation attentive de leurs clauses contractuelles de résolution des litiges. Les nouvelles dispositions offrent des opportunités de simplification et d'accélération des procédures, mais requièrent également une compréhension fine des subtilités du système juridique chinois.


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